La fibre qui ne s’active pas

Pour ceux qui n’ont pas tout suivi aux épisodes précédents, dans le monde de la fibre, il y a plusieurs étages. Sans rentrer trop dans les détails et les différentes variantes, on trouve :

  • Les propriétaires éventuellement financeurs (opérateurs privés, par exemple à Sens ou à Auxerre c’est Orange qui paie le réseau et en est propriétaire, ou bien puissance publique, partout ailleurs dans l’Yonne)
  • Les opérateurs d’infrastructure (qui exploitent le réseau pour le compte des propriétaires, Orange pour Sens et Auxerre, BFCFibre, filiale d’Orange, pour Migennes, Joigny, Saint Florentin et Villeneuve sur Yonne, et Yconik, filiale d’Altitude Infrastructure pour le reste de l’Yonne)
  • Les fournisseurs d’accès (les gros ou les petits)
  • Les utilisateurs finaux

Comment tout ça se branche ?

On va simplifier un peu pour ne pas être trop long : l’opérateur d’infrastructure est chargé de gérer le réseau qui est construit par le propriétaire financeur et qui va des nœuds centraux jusque dans des boites situées à proximité immédiate de l’ensemble des habitations d’une zone géographique donnée. Pour vous donner une idée, ce genre de nœuds, on va en trouver une centaine dans l’Yonne.

Avant cette partie, c’est soit le FAI qui se débrouille (cas des gros FAI), soit l’opérateur d’infrastructure qui propose un service de transport des données pour permettre au FAI de ne pas avoir à se disperser et partager l’investissement nécessaire en matériel (cas des petits FAI)

Et après cette partie, c’est la foire : les gros FAI s’occupent eux même d’amener la fibre chez les gens et les petits demandent généralement à l’opérateur d’infrastructure de s’en occuper (chez SCANI, on ne fait rien comme tout le monde, et bien qu’étant un petit, on aimerai pouvoir s’occuper des raccordements nous même)

C’est quoi cette différence entre gros et petits ?

Pour les fournisseurs d’accès, on distingue deux grandes façons de raccorder les utilisateurs finaux :

  • Le raccordement dit « passif », qui consiste, pour le fournisseur d’accès, à amener son propre réseau sur les nœuds de raccordement optique de l’opérateur d’infrastructure (chacun desservant plusieurs centaines voir milliers de logements) ou même, parfois, jusqu’aux armoires dans les quartiers (desservant quelques centaines de logements)
  • Le raccordement dit « activé », qui consiste, pour le fournisseur d’accès, à demander à l’opérateur d’infrastructure de collecter le trafic des utilisateurs finaux et de le livrer à un seul et même endroit pour l’ensemble des abonnés. Généralement « en local » dans le département ou la région, ou « en national » à Paris

Pour la petite histoire, on dit « activé » parce que c’est l’opérateur d’infrastructure qui s’occupe de mettre le laser au bout de la fibre, par opposition à « passif » ou l’opérateur d’infrastructure livre des fibres sans rien au bout et le FAI met son propre laser dedans.

La première solution permet au FAI de payer moins cher la location mensuelle des lignes à l’opérateur d’infrastructure, en contrepartie de quoi il doit effectuer de lourds investissements pour amener son réseau jusqu’aux nœuds de raccordement principaux. C’est le choix qui est généralement fait par les grands opérateurs nationaux.

La seconde solution coûte plus cher chaque mois au FAI pour louer chaque ligne, puisque c’est l’opérateur d’infrastructure qui s’occupe de centraliser le trafic, mais les investissements de démarrage sont bien moins élevés. C’est le choix qui est naturellement fait par les opérateurs de plus petite envergure.

Une variante de la première solution existe qui permet aux fournisseurs d’accès de réduire encore le coût de location payé aux opérateurs d’infrastructure en participant à l’investissement de construction du réseau en réservant au moins 5% des lignes d’un réseau fibre. On aurait bien tenté cette voie chez SCANI, mais la « maille de co-investissement » (la zone géographique minimale sur laquelle il faut payer 5% des lignes) c’est, dans le cas de BFCFibre, la région entière, et dans le cas d’Yconik, le département entier.

Pour vous donner une idée, voici les tarifs hors taxe payé par les FAI aux opérateurs d’infrastructure qu’on constate en général pour la location mensuelle d’une ligne fibre :

  • Location d’une ligne passive avec co-investissement : 4 à 6 € / mois
  • Location d’une ligne passive sans co-investissement : 10 à 12 € / mois
  • Location d’une ligne active collectée en local : 14 à 16 € / mois
  • Location d’une ligne active collectée en national : 15 à 19 € / mois

Cool, donc il y en a pour tout le monde ?

Oui mais non, vous voyez bien, avec les prix ci-dessus, qu’en vendant un abonnement internet à 30 € TTC, une fois payé 19 € HT (donc 22.80 € TTC) à l’opérateur d’infrastructure, il ne reste qu’un peu plus de 7 € par abonné et par mois pour financer tout le fonctionnement du FAI. Ça fait pas lourd

Mais là ou ça devient vraiment (pas) rigolo, c’est que les propriétaires et les opérateurs d’infrastructure ne proposent pas toujours de lignes activées. C’est le cas par exemple des réseaux d’Orange sur Sens et Auxerre (choix d’Orange) et du réseau BFCFibre dans l’Yonne (choix du département). A contrario, le réseau Yconik propose ces lignes activées.

Un projet de loi avait été proposé à l’assemblée nationale il y a quelques temps, imposant l’obligation de proposer des offres activées sur les réseaux financés par nos impôts. Peine perdue.

SCANI est donc, via le Projet Racine, entrain de déployer un réseau permettant d’exploiter les lignes passives de BFCFibre sur la zone de Joigny (130.000 € d’investissement), au risque qu’un jour BFCFibre propose une offre activée, ce qui rendrait l’amortissement de l’investissement bien moins évident. Si vous voulez aider, ça se passe par ici : https://www.scani.fr/racine.

Ailleurs, dans les zones gérées par Orange, c’est juste impossible pour un opérateur de notre envergure. Nous n’allons donc même pas essayer (sauf si un gagnant du loto ne sait pas quoi faire de son gain, bien entendu)

Dans le reste de l’Yonne, sur toutes les zones couvertes par Yconik, SCANI loue des lignes activées.

Enfin, SCANI voudrait bien louer des lignes activées, notamment à Sergines et Champigny ou le réseau est réputé disponible à l’heure ou ce billet est écrit. Mais quand on demande le déploiement d’une ligne, l’ordinateur répond invariablement « pas de créneau disponible ».

Mais que se passe-t-il ?

Eh bien c’est tout simple : Pour qu’un opérateur d’infrastructure (ici Yconik) puisse livrer une ligne activée à un fournisseur d’accès, il faut que le réseau soit complet entre l’utilisateur final (à Sergines par exemple) et l’endroit ou est livré le trafic (dans notre cas, un bâtiment situé à Saint Denis en banlieue nord de Paris). Et c’est là que ça coince : Yconik a construit le réseau entre le nœud de raccordement principal de Sergines et l’ensemble des rues du secteur … Mais la construction entre Paris et Sergines n’est pas terminée.

On se retrouve donc avec une belle distorsion de concurrence : les gros opérateurs, non contents de bénéficier d’un avantage financier sur la location des lignes chaque mois (on leur pardonnera, ils investissent lourdement pour avoir cette possibilité), se retrouvent en pôle position pour raccorder les utilisateurs finaux, puisqu’ils ont eux-même construit les morceaux manquants entre leur réseau et le nœud de raccordement de l’opérateur d’infrastructure. Les plus petits doivent attendre.

Et pourtant, un « gel commercial » est prévu : une fois le réseau réputé « terminé », les FAIs sont prévenus (nous l’avons été) et ont 3 mois pour préparer les choses avec les futurs raccordés avant que le top-départ soit donné pour aller effectivement connecter les utilisateurs finaux. Le top départ a été donné en septembre pour Sergines et … nous ne pouvons pas raccorder.

L’histoire ne dit pas si c’est un retard de construction volontaire ou pas, ni si le cas se reproduit à chaque nouveau réseau fibre construit, mais le résultat est là : les gros sont encore une fois avantagés, puisqu’ils « raflent » le marché (on compte déjà quelques 150 raccordements en cours ou déjà réalisés par Orange sur les zones Yconik ouvertes dans le nord du département), pendant que les petits attendent de pouvoir travailler et doivent tenter d’expliquer pourquoi Orange peut alors qu’eux ne peuvent pas.

De notre côté, en tout cas, tout est prêt, on attends juste de pouvoir réserver des créneaux dans le planning d’Yconik pour raccorder nos membres, ou qu’Yconik nous autorise à effectuer nous-même les raccordements (ce qui fera peut être l’objet d’un prochain article)

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