L’argent de la fibre

Notre conseil départemental aborde, lors de sa prochaine assemblée, le sujet de la fibre. Manifestement pour demander une rallonge budgétaire aux communautés de communes, et peut-être aussi (enfin, on espère) pour annoncer quel opérateur a été retenu pour prendre en charge la troisième phase de déploiement de la fibre dans l’Yonne (qui est censée être la dernière, c’est à dire qu’elle devrait couvrir 100% des habitations, entreprises, collectivités, …)

C’est donc l’occasion d’un peu de vulgarisation. Oui, chez SCANI, on aime bien expliquer. Et aussi de quelques questions, notamment, l’avancée du retard de déploiement, l’accessibilité des réseaux fibre optique aux petits opérateurs ainsi que les méthodes d’amortissement de l’investissement des deniers publics.

Au final, l’idée pour SCANI, c’est d’aller exploiter ce réseau qui est financé par nos impôts. Comme tous les autres opérateurs, ni plus ni moins. Vous allez voir, ce n’est pas si simple que ça.

Attention, ça va être long.

Opérateur d’opérateurs

C’est une notion importante à comprendre. Lorsqu’un opérateur (mettons Orange) déploie la fibre optique dans une zone donnée, soit avec son argent propre soit avec celui de nos impôts, il se doit de proposer une offre raisonnable d’accès à tous les autres opérateurs. La notion d’offre raisonnable reste toujours discutable, mais la morale de l’histoire, c’est que même si c’est SFR qui déploie la fibre, ça ne vous empêche théoriquement pas de vous abonner chez Orange ou chez … SCANI.

Théoriquement …

Phase 1, la zone AMII by Orange

Lorsque l’état a commencé à se mêler du déploiement de la fibre optique, on distinguait deux grands cas : les « zones denses » (comprendre les endroits où il y a beaucoup de locaux à raccorder dans un espace géographique restreint … des zones urbaines en somme), et des « zones moins denses ».

L’état a donc commencé par émettre un Appel a Manifestation d’Intention d’Investissement (AMII) histoire de savoir qui comptait faire quoi à quel endroit. Le deal était globalement assez simple : si un opérateur souhaite s’engager sur une ville (mettons Auxerre), l’ensemble des collectivités (locales comme nationales) lui assurent une sorte d’exclusivité territoriale contre un engagement à ce que les travaux soient réalisés dans un temps donné.

En réalité, le temps donné n’est jamais respecté (L’auxerrois devait être 100% fibré fin 2018, nous sommes quasi début 2020 et c’est loin d’être terminé) et l’exclusivité n’en est pas réellement une puisqu’elle est en fait matérialisée par une petite phrase qui indique simplement que si une collectivité souhaite aider un opérateur à s’installer sur son territoire, elle se doit de faire bénéficier l’opérateur de la zone AMII des mêmes facilités.

Bref, tout va bien dans le meilleur des mondes. Orange a été le seul opérateur a répondre à l’AMII sur le territoire de l’Yonne, indiquant qu’il comptait se débrouiller avec son argent pour déployer la fibre jusqu’aux abonnés finaux dans l’agglomération Auxerroise (sa version de l’époque de la signature, si notre mémoire est bonne, excluant deux communes ayant rejoint l’agglo par la suite) et dans la ville de Sens.

D’après la carte tenue à jour par le régulateur, nous en sommes, au 30 septembre 2019, à quelque chose entre 50 et 80% de couverture dans Auxerre, entre 25 et 50% à Sens et, exception notable, à plus de 80% à Saint Georges sur Baulche.

On apprends ce jour que l’Union Européenne a octroyé un prêt de 700 millions d’euro à Orange pour les aider à tenir les délais auxquels ils se sont engagés. L’histoire ne dit pas à quel taux ni quel délais de remboursement.

Le modèle économique de la fibre

Avant d’expliquer les phases suivantes, quelques mots sur comment ça marche au niveau de l’argent.

On ne va pas s’amuser à lister tous les acronymes et leur impact sur les histoires d’argent ou de topologie technique de réseau, mais on en distingue deux principaux :

Le FTTO, qui consiste à créer des réseaux fibres dédiés, principalement pour les entreprises ou les gros utilisateurs. C’est ce dont nous nous servons chez SCANI pour alimenter notre réseau radio. La moralité à retenir, c’est que le FTTO existe depuis bien longtemps, est disponible partout (ce n’est qu’une question d’argent) et revient fort cher (plus de 50 fois plus cher pour un débit équivalent) mais avec des garanties (parfois très théoriques) de bon fonctionnement et d’entretien.

Le FTTH, qui consiste à déployer massivement un réseau principalement pensé pour les particuliers qui viendra remplacer la bonne vieille ligne téléphonique en cuivre. On se situe ici sur des tarifs finaux similaires à ceux de l’ADSL (entre 30 et 50 € par mois) et le même type de garantie (si c’est en rade, tu patiente).

Le présent article parle bien entendu du FTTH.

Lorsque vous êtes « abonnés à la fibre », mettons pour 40 € par mois à Auxerre et chez SFR, quelle part de cet argent sert à quoi ?

  • Sauf produits étrange dont certains fournisseurs d’accès on le secret et qui permet de réduire cette part, 6.67 € partent directement à l’état en TVA. Restent donc 33.33 €.
  • Ensuite, si l’opérateur que vous avez choisi a participé au cofinancement (c’est à dire précommander et payer un nombre conséquent de lignes optiques à Orange), il va payer entre 5 et 6€ par mois à Orange. S’il n’a pas la capacité de financer au moins 5% des lignes (palier minimum pour être considéré comme « cofinanceur »), ce sera un tarif fixe de 13.20 € par mois. Ce tarif ne concerne que le circuit entre votre domicile et la première armoire de rue (PM). Restent donc entre 20 et 28 € selon la taille de votre opérateur.
  • Ensuite, sur le chemin de la fibre, il y a des liens entre ces armoires de rue (PM) et les centres névralgiques du réseau (NRO). Ceux-ci coûtent assez cher à la mise en service (entre 1000 et 30000 € en fonction du nombre de fibres et de la distance) mais ont un coût mensuel quasi dérisoire (3.20 € pour une seule fibre de moins d’1km, jusqu’à 110 € par mois pour 6 fibres de plus de 15km). Celles-ci sont par ailleurs possiblement partagés par plusieurs dizaines d’abonnés, on peut considérer un coût marginal de 10 centimes.
  • Une fois arrivé au NRO (on en compte, de mémoire, 2 ou 3 à Auxerre), il faut ensuite aller jusqu’au coeur de réseau de l’opérateur (généralement à Paris, plus marginalement à Lyon). Le coût est difficilement estimable, mais on sait que, lorsqu’on loue ce type de prestation, la facturation se fait au débit sur la base de 5 € par megabit/s de consommation en heure de pointe. Si on compte une consommation moyenne de 2Mbps par client, on se déleste donc de 10 € supplémentaires.

Restent donc entre 10 et 18 € qui permettent de payer les salariés, la hotline, les actionnaires, les droits des chaînes de télés, les coups de fil que vous passez avec votre téléphone, l’amortissement de tout le matériel qui a été déployé, etc.

Dans le cas de SCANI, nous avons estimé le coût de mise en service d’une zone comprenant une quarantaine d’abonnés à 35000 € avec un retour sur investissent dans un délais de l’ordre de 10 à 15 ans.

Un petit schéma pour bien comprendre. Sachant que chaque lien a ce coût (dans l’exemple ci dessous il y a donc 4 maisons, ce qui coûtera 1400 € de mise en service et 48,80 € par mois). Ces coûts sont sensiblement identiques quels que soient les acteurs et les phases de déploiements.

Phase 2, BFC Fibre by Orange

Avoir de la fibre en 2018, 2019, 2020, 2035 dans l’Auxerrois et à Sens, c’est bien. En avoir partout dans l’Yonne (oui, même à Guedelon), ce serait pas plus mal. Avant 2095 ce serait mieux.

La puissance publique est donc partie en quête d’une façon de faire que ça arrive. Dans le même temps, les gros opérateurs cherchaient à limiter le nombre d’interlocuteurs. Impossible donc, pour une commune seule, de missionner un gros opérateur pour déployer la fibre. Même si elle paie tout. Même avec un pont d’or. Même avec du Chablis. C’est dire.

L’europe a joué le même jeu, indiquant qu’elle ne participerait à aucun financement si celui-ci ne concernait pas un projet à une échelle régionale.

Toujours dans le même temps, nous avons réduit le nombre des régions et avons rejoint nos camarades de Franche Comté.

Tous les départements de la nouvelle région ne sont pas partie prenante, mais la majorité se sont réunis au sein d’une société publique locale (SPL) qui a, ensuite, émis un appel d’offre puis choisi Orange pour piloter le déploiement du réseau sur l’ensemble des départements. Il faut retenir que l’ensemble de l’investissement est réalisé sur fonds publics, que tout le monde met la main à la poche (europe, état, région, département, communauté de commune) , que le réseau est propriété du département mais que le département s’est engagé à laisser la société publique locale décider de son avenir pour 99 ans, et que cette même société publique locale a confié les clés du réseau à Orange pour 15 ans.

Dans l’Yonne, le montant total investi pour cette seconde phase se monte a plusieurs dizaines de million d’euro pour un coût moyen à la prise FTTH de l’ordre de 800 € (les personnes disposant de chiffres plus précis sont invités à se faire connaître :-))

C’est donc Orange, via sa filiale BFC Fibre, qui se charge de vendre ce réseau. Non pas aux utilsateurs finaux mais bien aux autres opérateurs (dont Orange), qui, eux, vont vendre leurs offres.

Si on regarde le détail du catalogue publié par BFC Fibre, on retrouve à quelques centimes près les tarifs qu’Orange pratique sur la zone AMII. La où le réseau a été financé sur ses fonds privés. On en reparle juste après ce chapitre.

On note que ce réseau est en cours de finalisation sur le Migennois et sera probablement en début de commercialisation en mars 2020 … Juste avant l’échéance que l’on connaît tous. Avec donc 2 ans de retard au moins.

On vous a préparé un petit diagramme qui montre les relations entre toutes les parties prenantes. Les traits bleus indiquent des choix, nominations, appels d’offres ou autres formes d’influences, les traits rouges sont des flux financiers.

Il est intéressant de noter que le réseau ainsi fabriqué, bien que propriété du département de l’Yonne, est soumis aux décisions collectives des 4 autres départements et sera majoritairement déposé sur des infrastructures privées appartenant à Orange.

Rends l’argent !

On récapitule, à Sens et dans l’Auxerrois, Orange a dépensé ses sous pour mettre des fibres partout et vend ce réseau aux opérateurs pour amortir l’argent investi et finir par gagner de l’argent (on peut aussi dire « rentabiliser l’investissement »). Jusque là, rien de très anormal, même si on sait à présent qu’Orange comptait bien depuis fort longtemps sur les 700 millions de Bruxelles.

Ailleurs dans l’Yonne, Orange a dépensé NOS sous pour mettre des fibres partout et vend ce réseau aux opérateurs au même prix que celui qu’il a fabriqué avec ses sous à lui pour …. amortir l’argent investi … qui n’est pas à lui.

La question que nous nous posons donc (et depuis un moment), est la suivante : est-ce qu’une partie de l’argent collecté par BFC Fibre auprès de tous les opérateurs sera reversé ? A qui ? Selon quels principes ? Bref, puisque BFC Fibre vends les mêmes prestations sur la phase 2 qu’Orange sur la phase 1 et au même prix mais que ce sont nos impôts qui ont payé le réseau, il semblerait juste que l’excédent revienne aux financeurs (Europe, État, Région, Département, EPCI).

Phase 3, à qui le tour ?

Un brin échaudés par cette histoire de société publique locale et par les retards à répétition, le département a lancé la phase 3, qui doit finaliser le réseau FTTH global du département. Celle-ci doit voir arriver un acteur uniquement à l’échelle du département. C’est probablement un des sujet de la réunion du 13 décembre.

Qui va remporter le marché ? Orange aura-t-il le monopole sur l’ensemble du département ? Selon quelles conditions ? À quels tarifs ? Est-ce que ce nouveau morceau de réseau respectera la loi en proposant une offre activée (page 23) permettant à de petits acteurs comme nous d’exploiter facilement le réseau et à un coût raisonnable ?

Des bruits circulent à propos d’Altitude Infrastructure … réponse au prochain épisode 🙂

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